Mini film | Gemini Man, 2019

Je vais au cinéma pour le fol enthousiasme qu’il sait produire pour ensuite trouver les mots pour le faire partager. Il me transforme aussi parfois en bloc de glace en mal de décongélation. C’est malheureusement l’effet que Gemini Man a eu sur moi. Les mots sont alors les mouchoirs de ma peine ou les coups de poings de ma colère. Ici, un peu les 2.

Comme la plupart, je n’ai pas échappé au marketing promotionnel braqué sur les 2 prouesses techniques du film : 1) Will Smith confronté à son double numérique rajeuni de 20 ans 2) la prise de vue en 120 images/s (au lieu des 24 usuelles). Comme ces 2 arguments flattent mes propres intérêts, me voilà décidé en dépit de mon goût modéré pour Ang Lee (à cause de son affectation sirupeuse et -surtout ?- ma rancune tenace -exagérée ?- liée au ratage de son Hulk).

Et me voilà donc transformé en glaçon. J’ai mâché ce film comme un chewing-gum que fatalement, on recrache : le scénario avance au rythme poussif de sa linéarité ; son propos est aussi inintéressant que peu convaincant ; des scènes bavardes et statiques ponctuent une poignée de scènes d’action aujourd’hui banales… Enfin, la confrontation tant vantée entre Will Smith et lui-même jeune sonne faux et ne suscite aucune émotion malgré les larmes continuelles qui noient les yeux du clone numérique. Seules quelques images résistent aux conventions : l’originalité de la course de motos, une fusillade très dévastatrice, la fluidité du combat final…

Fallait-il ce gâchis pour rappeler quelques règles basiques : 1) un film est bon lorsqu’il raconte une bonne histoire 2) la technique est toujours un moyen au service du point précédent.

On peut par ailleurs s’étonner de l’utilité d’un tel déploiement de technicité. Était-il si inconcevable de trouver un vrai sosie de Will Smith ? A quoi bon ces 120 images/s pour aussi peu d’effets visuels perceptibles (pour mon œil en tout cas). Il est tentant de répondre que l’existence d’un tel film repose uniquement sur le pari de la réussite d’une campagne promotionnelle axée sur la technicité d’un produit. Appelons ça du commerce mais pas du cinéma.

Vive le cinéma !

Rambo : les mauvaises raisons de l’aimer | Rambo, last blood, 2019

J’aime ce film pour… de mauvaises raisons.

Il n’est pas très bon ni sur la forme : scénario prévisible, effets appuyés, réalisation convenue, personnages stéréotypés…
Ni sur le fond : il est une illustration parfaite de cette catégorie de films dits de « justicier » (l’archétype donné par la série initiée dans les années 70 par Charles Bronson aura une abondante descendance) où règne la loi du talion.

Si tu tues, un vengeur se chargera de te tuer (et c’est bien fait pour toi). La justice se confond avec la vengeance, le justicier (la victime elle-même souvent) avec le juge et l’assassinat (punition fréquente) avec le verdict d’un tribunal. Le film de justicier renoue avec la tradition morale très libérale du western elle-même directement ancrée dans l’état de nature où le plus fort fait la loi. Bref, la figure du justicier sert de masque à la sauvagerie animale. Si le spectateur est sain d’esprit (laissons ouvert ce débat), il est capable évidemment de discernement, n’est pas dupe et ne tue pas à tort et à travers dès sa sortie de la salle. Ajoutons que dans le film de « justicier », les excès de la forme qui en sont les défauts, se transforment en qualités sur le fond pour mieux en digérer la dérive totalitaire. Par exemple, si dans Rambo, la victime est jeune, jolie, vierge, pure et intelligente avant de finir flétrie, amochée, violée, droguée, hébétée et morte aussi bien sûr, c’est pour justifier la sauvagerie des meurtres commis par le justicier, jusque là parfait humaniste engagé et exemplaire, sur des criminels n’ayant d’humain que la bestialité.

Mais zut alors : quelles sont donc ces mauvaises raisons qui me font aimer ce film malgré tout ? Il y en a deux.

Première mauvaise raison : comme tout film de « justicier » (et sans doute aussi, tout film de super-héros), c’est un film exutoire. Grâce à lui, j’expulse du fond de mon être cette boule douloureuse sur laquelle le marteau des injustices frappe ses coups quotidiens.
Au premier rang de ces injustices se tient une élite politique et économique corrompue, souvent mise en examen mais presque jamais en prison. Alors, une colère monte puis déferle, attisée par la nécessité de survivre parfois difficilement pour s’écraser contre l’écran infranchissable de l’impunité et l’immunité des puissants, du pouvoir absolu de l’argent et des discours aussi démagogiques qu’inefficients. Mais la colère est là désormais, malgré nous. Elle est en nous. Nous habite, nous possède. Elle s’installe avec nous sur notre siège de spectateur. Et, là que voit-elle ? A nouveau le spectacle de l’injustice. Ici, les cartels de la prostitution et de la drogue où le crime est un acte banal du quotidien. La colère, prête à tous les amalgames, tient son échappatoire. Elle peut se défouler. Mettre des poings dans la gueule. Donner des coups de couteau. Décapiter. Sentir le sang couler dans sa gueule de bête fauve. Échanger son impuissance contre les armes de la fiction. Alors, le temps d’un film, elle se donne les traits de Rambo et elle tue à la chaîne avec le même génie dans la cruauté qu’un virtuose dans son art.

Seconde mauvaise raison : Sylvester Stallone. Il prête au justicier son visage mythologique, vieux d’une éternelle jeunesse et sa carcasse de bête légendaire mue par mille vies. Le voir c’est contempler une montagne sculptée dans la chair du cinéma, un monument sacré sillonné par des héros entrés dans l’Histoire, un homme traumatisé qui fait avec sa colère une épopée sanguinaire vibrante d’humanité. (dernière mauvaise raison : le dédain critique de la presse par ailleurs scandaleusement prosternée devant Ad astra, détestable lui, pour de très bonnes raisons).

Vive Rambo, vive le cinéma !

Sans nuance de Gray | Ad astra, James Gray, 2019

Sans nuance de Gray…
« Tout ça pour ça » : voilà la pensée lancinante qui vrille mon cerveau après 2 heures de face-à-face hébété avec Ad astra.

« Tout ça… » car au prix de moyens colossaux, le spectacle est (plutôt) beau mais sans éblouir et… c’est tout.

« …pour ça » car, sauf la scène d’ouverture marquante par son originalité, le reste est médiocre, déjà vu souvent en bien mieux alors que la fin s’écrase contre un mur de vacuités où l’on pourrait lire : « c’est dur d’être papa… « , « il faut tuer le père… » ou « on est seul face à la mort alors l’amour, c’est chouette ». A côté de cette intrigue existentielle affligeante se déploie un motif scientifique aussi impénétrable qu’invraisemblable au gré d’une poignée de scènes d’action trop souvent laborieuses, gratuites ou maladroites pour tromper l’ennui (le ridicule est atteint lorsque Brad Pitt se propulse à travers des astéroïdes armé d’une tôle en guise de bouclier). Bref, la coquille est vide et le divorce entre la forme et le fond, complet. A quoi bon cette débauche de moyens et d’effets spéciaux quand un simple divan de psychanalyste (même usé) aurait fait l’affaire ? La science-fiction est un cadre utilisé ici comme prétexte à un message inaudible.

Brad Pitt congelé dans un soliloque en voix off peine à exister derrière un masque de souffrance permanente tandis que les rares dialogues jettent sur les autres personnages un voile fantomatique. Dans cette désincarnation généralisée, il est bien difficile de s’attacher à quoi que ce soit d’autant plus que d’autres thèmes ambitieux sont à peine effleurés en quelques fugaces images : le commerce lunaire, le banditisme martien, la privatisation du transport spatial illustrent l’universalisation de problématiques contemporaines.

Confronté à la confusion entre l’apesanteur est la pesanteur, Brad Pitt succombe à une sinistrose si lourde qu’elle en devient contagieuse. Une scène récurrente où il réussit immanquablement un examen psychologique devient risible tant son désordre psychologique saute justement aux yeux. Le spectateur le mieux intentionné est partagé entre ankylose morbide et rire sardonique.

Tommy Lee Jones quant à lui est littéralement momifié dans un rôle pathétique presque muet.

La seule justification de ce fatras serait de ressentir les flammes de l’émotion. Or, une pluie assommante de glaçons installe un climat de pôle nord. Il faut beaucoup de complaisance bienveillante pour s’émouvoir d’une quête entre des êtres aussi favorisés : père et fils grands astronautes dont le premier est un héros national. Certes, ils ont droit au malheur (son universalité est le thème que le film échoue justement à traiter) mais l’effort compassionnel est d’autant plus difficile à fournir qu’on ne sait pas grand chose d’eux, qu’eux-mêmes ne se connaissent guère et sont sans contact depuis 16 ans.

On ne devrait pourtant pas s’étonner de cette déconfiture car James Gray en donne lui-même dans une interview à Libération (du 13/09) quelques clefs : il reconnaît avec une sincérité teintée d’une apparente fébrilité psychologique qu’il « n’est pas assez bon », son incapacité à exprimer de la vie sa « part drôle et joyeuse » et son inconfort d’avoir à concilier une haute ambition intellectuelle avec l’impératif de spectacle et de divertissement du cinéma actuel.

Heureusement, sur la planète de James Gray habite aussi la presse française. Transie d’extase mystique devant le label « intellectuel », elle l’encourage à continuer sa psychanalyse à travers ses films (« The lost city of Z » toujours sur cette même thématique du lien filial était déjà un « Indiana Jones sous prozac »).

Vive le cinéma !

Parasité | Parasite, Bong Joon Ho, 2019

Voilà un film qui a tout pour me plaire :

1) Bong Joon Ho à la réalisation, dont certains films remarquables où Memories  of murder et Mother sont mes préférés, en font un éminent représentant de cette si prolifique école de cinéma coréenne ( Na Hong-jin : The chaser, The murderer | Park Chan-Wook : Sympathy for Mr Vengeance, Old boy | Jee-Woon Kim : A bittersweetlife, J’ai rencontré le diable | Sang-Ho Yeon : Dernier train pour Busan ! etc.)

2) Une critique presse et public unanimement dithyrambique

3) La palme d’or du dernier festival de Cannes (accordons une valeur à ce critère évidemment discutable). Je pourrais rajouter la présence de Song Kang-Ho, acteur phare inoubliable… Bref, les raisons de se convaincre d’une promesse de bonheur cinématographique ne manquent pas.

Et pourtant. La déception est immense. Décuplée sans doute par la force de cette légitime attente. Trois raisons de se rendre à l’évidence de cette totale déception : l’outrance, la vacuité, l’auto-complaisance.

1) L’outrance traverse toutes les couches de ce film. Scénario, direction d’acteurs, mise en scène, bande son : l’excès est partout avant d’étouffer dans le grotesque et l’aberration. Une famille riche mais très naïve rencontre une autre famille pauvre extrêmement machiavélique qui la manipule et l’exploite. Cette idée sans doute bonne (mais anecdotique, stéréotypée et finalement indigente) croît lentement à la manière d’un organisme  naturel-le parasite- au gré de péripéties plutôt maîtrisées et attendues exceptée la dernière, totalement imprévisible (l’irruption d’une 3ème famille). Avec elle, l’Everest du grotesque est atteint. Après un crescendo épuisant et bavard (le film de 2H12 m’a paru interminable), décliné ou plutôt éparpillé sur tous les modes narratifs (de l’humoristique au drame), il faut redescendre à contre cœur vers un final horrifique déplaisant.

2) S’il y a une morale, elle n’a rien d’évident et le doute pèse. Ce film se veut-il humaniste ? il n’y parvient pas ; Est-il réactionnaire ? par maladresse, c’est possible. Les riches pas vraiment méchants mais naïfs sont indisposés par les pauvres eux-mêmes violents, intéressés, sales et soûlographes…  Et alors ? J’abdique à me prononcer, assailli par l’impression tenace d’avoir été dupé par un objet aussi rutilant que malfaisant, ambigu, vain et inepte.

3) Pour une dose d’excès, ajoutez-en deux d’autosatisfaction : vous obtenez le carburant du film. La mise en scène frénétique file droit en vociférant du vide sur l’autoroute de la certitude. Le voyage est forcément agréable et la destination éminemment désirable. Sauf que le passager est tenu à la bienveillance et plus encore, à accepter avec complaisance et sans discuter la relation de connivence qui lui est imposée. S’il trouve la forme tapageuse et le propos indéchiffrable, comme moi, il n’a d’autre place que la contemplation d’un film narcissique, fat, imprégné d’une ferveur envers lui-même.

C’est  cette vaniteuse superficialité qui donne alors au film sa véritable identité et peut expliquer son succès : le même culte de la futilité égotique anime nos sociétés ultralibérales biberonnées au « bling-bling » et soumises à la dictature du « selfie ».

Vive le cinéma !

Franz | https://latlas.paris

Les frères si ternes | Les frères sisters, Jacques Audiard, 2018

Je ne suis pas un adepte du cinéma de Jacques Audiard. Trop cérébral, littéraire et bavard pour moi. J’attends sans doute moins de mots que de l’action, du spectaculaire et du divertissement dans une oeuvre composite et équilibrée d’images et de sons qui bouscule les sensations pour remuer métaphoriquement l’entendement. Je ne partage donc pas l’enthousiasme critique de la presse et du public suscité par la plupart de ses films. Mais je  m’efforce de l’écouter et de la respecter -en contenant cette colère sourde où mon incompréhension se pare du masque hideux de l’intolérance et d’une suspicion qu’une bienveillance complaisante et arbitraire entoure ce réalisateur- : d’où cette séance tardive de rattrapage en VOD.

Aucune surprise donc dans cette nouvelle déconvenue ! C’est en effet bavard comme d’habitude, porté davantage par les dialogues que par l’action, par les mots que par l’image, par l’explicite que par l’ellipse ou la parabole.

Mais il y a aussi un autre défaut plus inédit . Un discours monolithique globalement humaniste taillé dans un vocabulaire recherché, voire raffiné semble découpé en tranches identiques, indistinctes et réparties uniformément entre les différents protagonistes comme un même gâteau voit ses parts équitablement distribuées. Bref, les personnages principaux parlent d’une seule et même voix en dépit de leurs différences de comportements pour se fondre dans un méta-personnage dont ils seraient chacun une partie. Autrement dit, le film se racornit autour d’une voix et d’un personnage.

Résultat : les différences affichées de caractère se diluent, s’annulent, se discréditent ou se contredisent en perdant toute substance dans un même brouillard homogénéisant : le frère « sensible » reste violent, le violent, sensible etc. Les enjeux alors s’écroulent et le film creuse un sillon inconsistant et prévisible.

Pourtant, l’histoire suscite un intérêt car on perçoit à travers sa superficialité, des enjeux inexplorés. L’un d’eux est le basculement historique vers notre société moderne industrielle de consommation dont le film montre quelques signes précurseurs.

J’ai fait le pari que l’ouvrage de Patrick deWitte ici adapté devait rendre justice à cet enjeu éminemment romanesque. Et bien non : le roman charrie bien plus laborieusement encore les mêmes pesanteurs que son frère cinématographique.

En résumé, il faut reconnaître à Jacques Audiard d’avoir à partir d’un mauvais roman fait à mes yeux, un film médiocre.

Rodriguon Camerez | Alita, R. Rodriguez, 2019

Éblouissant, époustouflant, stupéfiant et tous les autres synonymes qui définissent le chef d’oeuvre.

On se goinfre de ce mille-feuilles typiquement Cameronien avec ses habituelles couches d’émotion, d’action, de spectacle et de politique (un peu). C’est beau, épuré, lisible (simpliste peut-être pour certains) et ça a la fluidité d’une eau pure. Le couple héroïque Rosa Salazar, radieuse, parfait alliage de sensibilité, de beauté, de grâce, de puissance et Keean Johnson, irrésistible charmeur, enchante un casting au poil (« mi-poils mi-numérique » pour les cyborgs) dans des décors monumentaux, sidérants de réalisme, de détails et d’élégance.

Les séances d’action (combats, courses de motorball…) réinventent le spectaculaire alors que la déclaration d’amour par laquelle Alita fait littéralement don de son cœur crée un acte poétique ultime.

Heureusement que ma réticence à voir un nouveau film de Robert Rodriguez dont j’ai détesté les quelques œuvres vues (Sin City, Planète terreur…) a été balayée par la présence du génie Cameron à la production et par les critiques enthousiastes des fans du manga et de la presse (sauf Libé, j’y reviens…).

Alors, Rodriguez serait-il touché par la grâce ou un simple nouvel Avatar de Cameron ? Difficile de trancher mais Rodriguez, très humble, reconnaît çà et là en interview avoir suivi la voie royale tracée par le grand maître (impossible de ne pas voir des signes indéniables de sa maestria).

Un mot enfin à Jérémy Piette, auteur d’une critique dévastatrice dans Libération. Ne discutons pas ses excès de (dé)goûts mais un de ses arguments : sa dénonciation de la préférence exprimée par la voix du Dr Dyson pour la technologie au détriment de la magie. Je répondrai : la technologie crée la magie (et pas l’inverse). Le film en fournit d’ailleurs pour moi une preuve éclatante.

Enfin, s(e)poiler : la fin vous décevra et vous arrachera un cri… Quoi, c’est déjà (pas) fini ? Vive le cinéma !

Mais c’est qui ? Zemeckis !

Ouaouh ! Quel film ! O.K, j’adore Zemeckis… Suis-je d’ailleurs encore clairvoyant quand ses films souvent remarquables à mes yeux m’ont converti peu à peu en adepte inconditionnel ?

Donc : Quel film ! Mais jetons au diable ce trop plein d’enthousiasme et conjurons-le par des cris de joie : que d’ambition ! d’originalité ! de créativité ! de sensibilité ! de méticulosité ! de rigueur ! d’inventions ! de maîtrise ! de grâce ! d’esthétisme ! de profondeur ! de sens artistique !.. Voilà, ça va mieux. Allez, un dernier : Youpie.

La réalité fournit bien malheureusement la matière première du film : il s’agit d’une histoire tragiquement vraie vécue par Mark Hogancamp. A cet homme revient le mérite premier d’avoir changé un funeste destin en leçon de vie. Restait à lui donner la force d’un message universel : Zemeckis l’a fait.

La scène d’ouverture donne le ton : un avion chasseur essuie des tirs de DCA avant de s’écraser. Il a des allures de jouet et son pilote, un profil de figurine. Mais on y croit car le réalisme est saisissant. Pas de doute : c’est la 2nde guerre mondiale, les méchants sont des nazis et le pilote, le héros. Des poupées, au même corps sculptural de « pépées » comme les appellera le héros, volent à son secours dans un déferlement tonitruant de détonations de mitraillettes. Le décor qui habille l’imaginaire de Mark est posé. Voilà son refuge, créé pour échapper au traumatisme de l’agression qui a dévasté sa mémoire et sa vie passée. Sa vraie vie est ailleurs : on y rencontre en chair et en os les êtres dont on a vu les avatars de plastique.

Le dispositif, magistralement exposé où vont se succéder des aller-retour entre la scène de la réalité et les  coulisses de l’imaginaire est lancé. Il va devenir la source d’une jubilation permanente. Evidemment, les nazis fictifs sont les vrais agresseurs et les « pépées », des amies véritables. Dans l’espace amoral de l’imaginaire, la vengeance peut dès lors s’assouvir dans un déferlement de violence sans limite où les gentils massacrent inlassablement les méchants.

Là, Zemeckis, use de la  motion capture en maître absolu. Le « Pôle express » et la « Légende de Beowulf » déjà mémorables trouvent dans ce film un accomplissement technique proche de la perfection.

Mais cette prouesse technique demeure un moyen : user d’une parabole artistique pour exprimer en langage cinématographique les tréfonds de l’homme. Zemeckis fait un film d’action visuellement éblouissant avec une histoire que d’autres auraient allongée sur un divan de psychanalyste. Tout est dit mais l’éloquence est muette, la profondeur, formelle et l’explication suggérée.

Et les enseignements sont innombrables.

Oui, l’art est une transcendance, un dépassement par lequel l’homme trouve sa grandeur et sa nécessité ! Mais là, on voit un homme sauver sa peau en donnant –littéralement- vie aux poupées qu’il fabrique et photographie.

Oui, la vie s’écrit dans le double langage permanent de la réalité et l’imaginaire où les phantasmes s’écrasent contre le mur de l’expérience et réveillent la conscience ! Mais là, on voit le héros déclarer aveuglément sa flamme avant d’en être consumé et d’ouvrir les yeux sur sa fausse culpabilité.

Oui l’homme porte l’infini à la fois par sa bestialité et sa sensibilité ! Mais là, on voit cinq brutes massacrer à mains nues une sorte d’artiste poète parce qu’il avoue porter des talons hauts pour se rapprocher de la « quintessence » de la femme.

Oui, l’homme est aux prises avec les prisons qui lui sont infligées et la lutte éperdue contre l’enfermement est le prix de la liberté ! Mais là, cette solitude, notre solitude, on la partage. Et on exulte de lui échapper le temps d’un film.

Enfin, oui, un homme peut-être profondément féministe ! Mais là, c’est un chef d’œuvre de Zemeckis.

Vive le cinéma !

Tact très con | Premier contact, Denis Villeneuve, 2016

Séance de rattrapage en VOD d’un film soigneusement évité à sa sortie en raison d’une suspicion de bienveillance de la critique spécialisée à l’égard de son réalisateur, Denis Villeneuve, notamment depuis Sicario, selon moi outrageusement (oui, je sais, je suis excessif) surestimé.

Et bien, malheureusement, mon verdict est sans appel : ma suspicion est très largement confirmée.

Premier contact est un film farci (clin d’œil bien potache mais ça défoule, à la langue farsi évoquée dans le film) de défauts. Le pire est la bêtise du scénario au moins aussi colossale que les dimensions gigantesques des vaisseaux qui abritent nos visiteurs extraterrestres, sorte de curieux grattes ciels volants monolithiques et ovoïdes.

Cette bêtise est pétrie d’un anthropocentrisme (voir plus loin) sculpté avec un sérieux ridiculement risible dans le marbre le plus pesant.  Mais voyez par vous-mêmes : Des aliens, sorte de calamars géants débarquent sur notre planète sans prévenir, sans raison apparente et sans rien demander. Ils sont là, muets comme des seiches, enfermés dans leurs suppositoires géants en suspension sur nos têtes. Et voilà les bons humains scientifiques lancés dans la quête éperdue de compréhension de cet exhibitionnisme certes silencieux mais quand même un tantinet ostentatoire. Non, mais des fois. Nos céphalopodes venus d’ailleurs, probablement commotionnés par le décalage horaire interplanétaire, comprennent alors que « nous essayer de communiquer avec eux ». Ils se mettent en guise de langage à cracher une encre noire comme il se doit lorsqu’on est un poulpe bien éduqué. Nos scientifiques émerveillés de tant de courtoise attention se mettent alors à étudier ces excrétions baveuses avec une avidité de Champollion face à la Pierre de Rosette. Nos pieuvres sidérales montrent en revanche bien peu de curiosité à notre égard en dépit d’une supériorité scientifique flagrante qui pourrait faire de l’apprentissage de la langue anglaise une partie de rigolade pleine de gesticulations tentaculaires trop drôles.  Mais voilà, nos heptapodes (allez, petit jeu car je sens une ambiance plombée : combien de tentacules ont nos ET ?) sont bien cosmiques mais pas comiques du tout. C’est d’autant plus ballot que ces projections encrées renferment une telle complexité qu’on se garde bien de nous la faire partager alors que vraiment, j’insiste, des cours d’anglais auraient été bien plus agréables pour tous.

Ce premier écueil est d’autant plus insurmontable que l’apprentissage de la langue poulpesque dure, et qu’à part ça, rien d’autre ne se passe. Alors, soit on se prépare un plat de calamars car, comme chacun sait, la vengeance se consomme chaude, soit on attend, en se persuadant qu’autant d’idiotie ne peut être que le masque trompeur dont s’est parée l’intelligence la plus perfide. Et bien je vous conseille l’option culinaire car le twist final qui se prépare est un pas de plus et de trop vers le n’importe quoi.

Voilà l’affaire : les calamars nous font un cadeau. Le nouveau problème est que, non seulement sa valeur en soi peut être infiniment discutée mais en plus, il ne vise à terme, qu’à servir leur propre intérêt.

Bref la moralité de ce fatras pourrait être, pour se poiler sans spoiler : rassurez-vous, le calamar est peut-être plus intelligent que vous mais il le montre très peu, reste sacrément égoïste et n’a aucune disposition pour l’anglais (et quand même, il est aussi très moche).

Enfin pour conclure, retrouvons un peu de sérieux après autant de rigolade. Ce film reproduit avec réalisme ce qui pourrait être le protocole expérimental de l’étude scientifique de la communication animale par l’homme, en tant animal supérieur. Denis Villeneuve oublie juste qu’il ne réalise pas un tel documentaire mais un film de science fiction où l’animal supérieur n’est plus censé être l’homme mais l’entité extraterrestre. Cette absence de décentration, typique de l’anthropocentrisme, est au cœur, à mes yeux du ratage complet de son film.

Qui pourra m’expliquer la bienveillance protectrice inconditionnelle de la presse spécialisée  à l’égard de certains réalisateurs ? Vive le cinéma !

Franz

Film fantôme

Ce film souffre de nombreux défauts. Le principal est sans doute la médiocrité générale de l’interprétation. La palme à Scarlett Johansson qui semble victime d’une désincarnation plus profonde à chaque nouveau film (Lucy, Avengers, Under the skin, Her) au point de s’interroger : ses choix cinématographiques sont-ils aujourd’hui artistiques ou révélateurs d’une pathologie sur la relation qu’elle entretient avec son apparence et en particulier avec son corps (voir à ce sujet la critique Libé de J. Gester) ? Elle ne joue pas un rôle mais une paralysie générale : moue figée exaspérante ; mobilité d’un corps curieusement disgracieuse. C’est bien un robot, une coquille (shell), mais sans aucune trace humaine même fantomatique (ghost). Le film dès lors rate totalement son plongeon censément philosophique (dualité corps/âme) pour laisser de maigres sillons sur une surface glacée que jamais il ne rompra. Juliette Binoche ou Michael Pitt font dignement tout ce qu’ils peuvent pour transpirer d’humanité face aux robots qui les entourent sans jamais vraiment trouver l’équilibre entre excès et tâtonnements. Takeshi Kitano fidèle à son jeu robotique n’arrange rien à la congélation de l’ensemble… Seul Pilou Asbæk vibre d’humanité de son seul regard que le scénario gâchera dans un choix masochiste incompréhensible. Par ailleurs, le spectacle reste en deçà du déjà vu tandis que les décors peinent à sortir de l’abstraction laide et surchargée. Reconnaissons qu’une coquille, une seule, n’est pas vide : celle de l’escargot obèse auquel la mise en scène a été attelée. Le cinéphile assoiffé d’action meurt déshydraté et l’esthète est outragé. Enfin, la litanie « ce n’est pas tes souvenirs mais tes actes qui te définissent » finit par embarrasser le philosophe le plus profane ou vaguement existentialiste. Laid, superficiel et ennuyeux, voilà un film ni mortel, surtout pas immortel mais tout simplement mort. Vive le cinéma !

La gagne | Logan

Amène-moi au « paradis » ! Voilà la demande lancinante de Laura à Logan au point de départ de ce film. Une réponse à la fois sérieuse et largement métaphorique y sera apportée magnifiée de noirceur, de violence, d’émotion et de spectaculaire

Hugh Jackman dans un rôle inhabituel où sa sauvagerie se disloque en quelque sorte contre la fraternité (Caliban), la filiation (professeur X) et la paternité (Laura), est poignant. Mêmes ses griffes qui, rassurons-nous, demeurent déchirantes au sens propre, le sont aussi au sens figuré dans leur combat contre une fatalité dont le film descend progressivement les éprouvants échelons.

Laura était un personnage sans doute redoutable à définir et composer. Instrumentaliser l’enfant pour lui donner des caractères d’adulte comporte toujours le risque d’en faire un dangereux modèle pour les plus influençables des jeunes spectateurs. Est-ce l’incroyable expressivité de Dafne Keen ? La qualité de son interprétation ? La direction d’acteurs ? L’ingéniosité de la mise en scène ? La chorégraphie maîtrisée des combats ? Toujours est-il que le personnage de Laura est une totale réussite.

Patrick Stewart (Pr. X), Stephen Merchant (Caliban) ajoutent leur part de sensibilité sans overdose émotionnelle. Certes, lorsqu’une famille innocente est étrangement décimée ou que les morts d’êtres chers se succèdent, le noir est de mise. Heureusement, le sourire n’est pas exclu comme dans l’ellipse d’un combat hors champs entre la frêle Laura et les musculeux sbires du méchant -Boyd Holbrook, lui aussi impeccable- même si la violence atteint des sommets d’intensité. Une scène particulièrement réussie montre une crise du Pr. X qui provoque une paralysie générale des assaillants et de Logan. Celui-ci livre alors un très spectaculaire combat contre lui-même et ses adversaires dans un ballet presque immobile aussi violent qu’inédit.

Le film marque aussi par la grâce d’images simples comme cette croix (+) penchée qui devient un x et Laura entourés d’enfants révoltés comme elle qui courent vers leur liberté. Preuve qu’elle a trouvé son paradis ?