Les frères si ternes | Les frères sisters, Jacques Audiard, 2018

Je ne suis pas un adepte du cinéma de Jacques Audiard. Trop cérébral, littéraire et bavard pour moi. J’attends sans doute moins de mots que de l’action, du spectaculaire et du divertissement dans une oeuvre composite et équilibrée d’images et de sons qui bouscule les sensations pour remuer métaphoriquement l’entendement. Je ne partage donc pas l’enthousiasme critique de la presse et du public suscité par la plupart de ses films. Mais je  m’efforce de l’écouter et de la respecter -en contenant cette colère sourde où mon incompréhension se pare du masque hideux de l’intolérance et d’une suspicion qu’une bienveillance complaisante et arbitraire entoure ce réalisateur- : d’où cette séance tardive de rattrapage en VOD.

Aucune surprise donc dans cette nouvelle déconvenue ! C’est en effet bavard comme d’habitude, porté davantage par les dialogues que par l’action, par les mots que par l’image, par l’explicite que par l’ellipse ou la parabole.

Mais il y a aussi un autre défaut plus inédit . Un discours monolithique globalement humaniste taillé dans un vocabulaire recherché, voire raffiné semble découpé en tranches identiques, indistinctes et réparties uniformément entre les différents protagonistes comme un même gâteau voit ses parts équitablement distribuées. Bref, les personnages principaux parlent d’une seule et même voix en dépit de leurs différences de comportements pour se fondre dans un méta-personnage dont ils seraient chacun une partie. Autrement dit, le film se racornit autour d’une voix et d’un personnage.

Résultat : les différences affichées de caractère se diluent, s’annulent, se discréditent ou se contredisent en perdant toute substance dans un même brouillard homogénéisant : le frère « sensible » reste violent, le violent, sensible etc. Les enjeux alors s’écroulent et le film creuse un sillon inconsistant et prévisible.

Pourtant, l’histoire suscite un intérêt car on perçoit à travers sa superficialité, des enjeux inexplorés. L’un d’eux est le basculement historique vers notre société moderne industrielle de consommation dont le film montre quelques signes précurseurs.

J’ai fait le pari que l’ouvrage de Patrick deWitte ici adapté devait rendre justice à cet enjeu éminemment romanesque. Et bien non : le roman charrie bien plus laborieusement encore les mêmes pesanteurs que son frère cinématographique.

En résumé, il faut reconnaître à Jacques Audiard d’avoir à partir d’un mauvais roman fait à mes yeux, un film médiocre.

Concours Louvre | Airbnb

Texte proposé dans le cadre du Concours * :

Mona,

Les jours d’impatience, je ne peux attendre. Je cours presque, prenant soin de ne pas me faire remarquer.

Après l’entrée Sully, je file vers les ascenseurs, trépigne en compagnie de touristes joyeux, débouche dans l’aile Denon, avale l’escalier, dédaigne la Grande Odalisque, traverse en somnambule les salles, esquivant les visiteurs, sans égard pour Delacroix ou Raphaël avant de faire irruption dans ton antre.

Majestueuse, tu toises de ton air supérieur l’habituelle troupe bruyante de tes admirateurs. Je m’approche sur ta gauche où je sais accrocher ton regard. Et je rêve.

Ton voile détaché, une oreille dégagée par mes caresses, tu prends ma main et m’offres un sourire scintillant de perles avant de me tendre tes lèvres. Notre amour secret, voilà l’énigme de ton sourire !

A demain !

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Autres textes non proposés :

1/

Florence, 1502

Mona,

Votre époux me commande votre portrait. Je voudrais refuser de peur de nous trahir mais c’est bien sûr impossible. Nous voilà pris dans un piège redoutable. D’abord, il me faut rendre justice à votre beauté. Ma maitrise du sfumato y suffira-t-elle ? Les autres périls sont bien plus terribles encore car ils nous imposent de dissimuler nos sentiments. Saurez-vous contenir notre secret ? Je redoute sinon de capter contre mon gré l’éclat de sincérité naturel de vos yeux et la malice qui redessine malgré vous, votre sourire. Quant à moi, je ne sais si je saurai empêcher mes pinceaux de trahir mes propres émois. Quelle étrange fatalité qu’au lieu d’exalter notre amour, votre portrait doive en être l’inviolable écrin ! Votre Léonard.

2/

Mamona,

J’ai huit ans. Papa me prends sur ses genoux. Il feuillette en le commentant un énorme livre d’images. J’assimile difficilement mais j’éprouve, sans le comprendre, le bonheur du partage. Ce livre, le plus gros de l’étagère interdite de la bibliothèque, surchargée d’ouvrages analogues, papa le connaît par cœur. J’en retiens un prénom, Léonard –j’ai plus de mal avec le nom-, génie selon papa, auteur du plus célèbre tableau au monde, toi. J’ai treize ans. Mon père est artiste peintre. Un de ses tableaux suspendu dans la cage d’escalier est titré Mamona. Comment papa a-t-il pu faire le tableau d’un génie ? J’ai cinquante ans. Papa est mort. J’ai compris des choses. Dans le salon, un tableau et un gros ouvrage me tirent des larmes. Dans mes rêves, Mamona, tu apportes parfois ton sourire.

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*J’accepte de participer au barnum médiatique où l’art est marchandise et moi, clown consentant ayant un goût sincère pour l’écriture.

Boris Cyrulnik, ruine de l’ultralibéralisme ?

Il y a plusieurs façons de le démontrer  : Boris Cyrulnik est un dangereux charlatan.

L’une de ces façons consiste à collecter les faits établissant la mystification sur laquelle repose son statut de scientifique. Odile Fillod le fait avec une méticulosité très étayée et documentée :

Boris Cyrulnik : stop ou encore 1

Boris Cyrulnik : stop ou encore 2

En bref selon elle, le statut scientifique de Boris Cyrulnik est flou et douteux mais pourtant largement relayé par une incompréhensible complicité journalistique et médiatique.

Une autre manière consiste simplement à porter un regard critique sur le moindre des écrits de ce personnage. Le bon sens ordinaire que donne un minimum de raison et d’éthique suffit alors à en extraire quelques évidentes limites.

Son article « Par bonheur, la vie ne manque pas de malheurs » en fournit un récent exemple :

Libération du 27/03, cahier forum, p.VI

L’effort intellectuel à produire pour s’abaisser à un niveau de pauvreté intellectuelle affligeant est éreintant.

Je me contenterai donc des mêmes gros et gras traits qui tiennent lieu ici d’arguments.

Ainsi, la pensée de Boris Cyrulnik peut être résumée en quelques truismes grossiers : le malheur qui ne tue pas rend plus fort ; l’art s’alimente à la source de la souffrance ; la création est une transcendance du malheur… le tout englué dans une mélasse d’assertions hétéroclites, approximatives et confuses (la vie, la mort, Dieu, Néendertal…).

A ce stade, une première conclusion serait : Boris Cyrulnik a une pensée banale de comptoir de café.

Mais sa pensée franchit un autre degré : le malheur est présenté comme une condition nécessaire à l’art. Sans lui, point d’oeuvre artistique : « vous fermeriez les salles de cinéma, vous rendriez inutiles les romans… ».

A ce nouveau stade et sans s’attarder sur l’absence de précisions lexicales (qu’est-ce que le « malheur », le « bonheur » etc.  ?) une seconde conclusion s’impose : Boris Cyrulnik promeut le malheur grâce à quoi l’homme se fait créateur et accède au bonheur. En cela, il épouse très exactement le dolorisme :  » Doctrine qui a donné naissance à un mouvement littéraire qui exalte la douleur en lui attribuant une haute valeur morale, un rôle transformateur et générateur d’activité créatrice  » (Définition cnrtl).

La pensée de Boris Cyrulnik dévoile alors : sa part largement autobiographique ; sa faible portée ; son idéologie (ultralibérale) et une confusion originelle.

  • Part autobiographique : Le dolorisme de Boris Cyrulnik serait un écho parfait de sa propre histoire personnelle fondée sur un traumatisme infantile : la séparation précoce d’avec ses parents morts en déportation et transcendée par la réussite professionnelle. Or, être scientifique ne  consiste par à transformer son histoire subjective, ses déterminismes singuliers, en théorie générale mais à les objectiver pour les dépasser en les intégrant dans un cadre d’analyse élargi. Par ailleurs, être journaliste consiste à dénoncer ces confusions et non pas à les diffuser comme des vérités intangibles comme le fait le journal Libération en organisant son forum du 28/03 ( Libération salon network) autour de Boris Cyrulnik en maître de cérémonie.
  • Faible portée : elle n’explique pas les « malheurs » (la plupart ?) qui en restent là, durent, se perpétuent, se reproduisent et laissent l’homme immobilisé dans son impuissance et une souffrance psychique, affective, sociale, matérielle ou symbolique.
  • Idéologie ultralibérale : faire du malheur le ressort par lequel l’homme se surpasse revient à lui reconnaître des ressources par lesquelles il devient responsable de son sort. On trouve très exactement cette idée au cœur même de l’idéologie politique ultralibérale : rendre l’homme responsable de ce qu’il est pour, dans le jeu de la libre concurrence, légitimer le pouvoir des puissants, culpabiliser les faibles de leurs insuffisances et maintenir le système inégalitaire de domination des premiers sur les seconds.
  • Confusion originelle : elle est de supposer l’existence inconditionnelle de moyens d’action comme si le malheur contenait en lui-même les ressources propres à le combattre. Or, l’existence de ressources (intellectuelles, culturelles, matérielles, affectives, etc.) relève de déterminismes indépendants de la survenue de « malheurs ».

Si « science sans conscience est ruine de l’âme » alors, qui est Boris Cyrulnik qui n’a ni science, ni conscience ?

Une ruine que notre société vénère car elle y contemple son âme.

Rodriguon Camerez | Alita, R. Rodriguez, 2019

Éblouissant, époustouflant, stupéfiant et tous les autres synonymes qui définissent le chef d’oeuvre.

On se goinfre de ce mille-feuilles typiquement Cameronien avec ses habituelles couches d’émotion, d’action, de spectacle et de politique (un peu). C’est beau, épuré, lisible (simpliste peut-être pour certains) et ça a la fluidité d’une eau pure. Le couple héroïque Rosa Salazar, radieuse, parfait alliage de sensibilité, de beauté, de grâce, de puissance et Keean Johnson, irrésistible charmeur, enchante un casting au poil (« mi-poils mi-numérique » pour les cyborgs) dans des décors monumentaux, sidérants de réalisme, de détails et d’élégance.

Les séances d’action (combats, courses de motorball…) réinventent le spectaculaire alors que la déclaration d’amour par laquelle Alita fait littéralement don de son cœur crée un acte poétique ultime.

Heureusement que ma réticence à voir un nouveau film de Robert Rodriguez dont j’ai détesté les quelques œuvres vues (Sin City, Planète terreur…) a été balayée par la présence du génie Cameron à la production et par les critiques enthousiastes des fans du manga et de la presse (sauf Libé, j’y reviens…).

Alors, Rodriguez serait-il touché par la grâce ou un simple nouvel Avatar de Cameron ? Difficile de trancher mais Rodriguez, très humble, reconnaît çà et là en interview avoir suivi la voie royale tracée par le grand maître (impossible de ne pas voir des signes indéniables de sa maestria).

Un mot enfin à Jérémy Piette, auteur d’une critique dévastatrice dans Libération. Ne discutons pas ses excès de (dé)goûts mais un de ses arguments : sa dénonciation de la préférence exprimée par la voix du Dr Dyson pour la technologie au détriment de la magie. Je répondrai : la technologie crée la magie (et pas l’inverse). Le film en fournit d’ailleurs pour moi une preuve éclatante.

Enfin, s(e)poiler : la fin vous décevra et vous arrachera un cri… Quoi, c’est déjà (pas) fini ? Vive le cinéma !

Mais c’est qui ? Zemeckis !

Ouaouh ! Quel film ! O.K, j’adore Zemeckis… Suis-je d’ailleurs encore clairvoyant quand ses films souvent remarquables à mes yeux m’ont converti peu à peu en adepte inconditionnel ?

Donc : Quel film ! Mais jetons au diable ce trop plein d’enthousiasme et conjurons-le par des cris de joie : que d’ambition ! d’originalité ! de créativité ! de sensibilité ! de méticulosité ! de rigueur ! d’inventions ! de maîtrise ! de grâce ! d’esthétisme ! de profondeur ! de sens artistique !.. Voilà, ça va mieux. Allez, un dernier : Youpie.

La réalité fournit bien malheureusement la matière première du film : il s’agit d’une histoire tragiquement vraie vécue par Mark Hogancamp. A cet homme revient le mérite premier d’avoir changé un funeste destin en leçon de vie. Restait à lui donner la force d’un message universel : Zemeckis l’a fait.

La scène d’ouverture donne le ton : un avion chasseur essuie des tirs de DCA avant de s’écraser. Il a des allures de jouet et son pilote, un profil de figurine. Mais on y croit car le réalisme est saisissant. Pas de doute : c’est la 2nde guerre mondiale, les méchants sont des nazis et le pilote, le héros. Des poupées, au même corps sculptural de « pépées » comme les appellera le héros, volent à son secours dans un déferlement tonitruant de détonations de mitraillettes. Le décor qui habille l’imaginaire de Mark est posé. Voilà son refuge, créé pour échapper au traumatisme de l’agression qui a dévasté sa mémoire et sa vie passée. Sa vraie vie est ailleurs : on y rencontre en chair et en os les êtres dont on a vu les avatars de plastique.

Le dispositif, magistralement exposé où vont se succéder des aller-retour entre la scène de la réalité et les  coulisses de l’imaginaire est lancé. Il va devenir la source d’une jubilation permanente. Evidemment, les nazis fictifs sont les vrais agresseurs et les « pépées », des amies véritables. Dans l’espace amoral de l’imaginaire, la vengeance peut dès lors s’assouvir dans un déferlement de violence sans limite où les gentils massacrent inlassablement les méchants.

Là, Zemeckis, use de la  motion capture en maître absolu. Le « Pôle express » et la « Légende de Beowulf » déjà mémorables trouvent dans ce film un accomplissement technique proche de la perfection.

Mais cette prouesse technique demeure un moyen : user d’une parabole artistique pour exprimer en langage cinématographique les tréfonds de l’homme. Zemeckis fait un film d’action visuellement éblouissant avec une histoire que d’autres auraient allongée sur un divan de psychanalyste. Tout est dit mais l’éloquence est muette, la profondeur, formelle et l’explication suggérée.

Et les enseignements sont innombrables.

Oui, l’art est une transcendance, un dépassement par lequel l’homme trouve sa grandeur et sa nécessité ! Mais là, on voit un homme sauver sa peau en donnant –littéralement- vie aux poupées qu’il fabrique et photographie.

Oui, la vie s’écrit dans le double langage permanent de la réalité et l’imaginaire où les phantasmes s’écrasent contre le mur de l’expérience et réveillent la conscience ! Mais là, on voit le héros déclarer aveuglément sa flamme avant d’en être consumé et d’ouvrir les yeux sur sa fausse culpabilité.

Oui l’homme porte l’infini à la fois par sa bestialité et sa sensibilité ! Mais là, on voit cinq brutes massacrer à mains nues une sorte d’artiste poète parce qu’il avoue porter des talons hauts pour se rapprocher de la « quintessence » de la femme.

Oui, l’homme est aux prises avec les prisons qui lui sont infligées et la lutte éperdue contre l’enfermement est le prix de la liberté ! Mais là, cette solitude, notre solitude, on la partage. Et on exulte de lui échapper le temps d’un film.

Enfin, oui, un homme peut-être profondément féministe ! Mais là, c’est un chef d’œuvre de Zemeckis.

Vive le cinéma !

Quand un concept, c’est con : la résilience

J’irai droit au but : La résilience est l’un des concepts parmi les plus cons inventés à ma connaissance ces dernières années.
Je m’explique :
> Incohérent : il starifie la victime, au lieu de s’en prendre au bourreau
> Irresponsable : il encourage finalement tous les tortionnaires et les systèmes oppresseurs
> Mystique : il prône une idéologie optimiste très proche de la foi religieuse et de toute croyance rédemptrice fondée sur l’idée du miracle
> Inopérant : il cautionne l’ineptie « tout ce qui ne tue pas rend plus fort » contredite depuis toujours par la reproduction de traumatisés en traumatisants.

etc.

A choisir, s’il le faut, l’hypothèse « pessimiste » (dont la loi serait : les traumatismes ne sont pas voués à être dépassés) est bien moins stupide en ayant le mérite de mettre l’accent sur la lutte contre les facteurs d’oppression (les causes toujours négatives justement dont les conséquences pourraient être positives : la résilience !!?).

Plus généralement, l’hypothèse pessimiste me semble toujours préférable en matière de pensée responsable : préparer le pire n’empêche jamais le meilleur de se produire.

Pas résilient du tout.

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PS.

Le simple titre du livre de B. Cyrulnik « Un merveilleux malheur » est déjà en soi un crime contre l’intelligence et sans doute au-delà.

Tact très con | Premier contact, Denis Villeneuve, 2016

Séance de rattrapage en VOD d’un film soigneusement évité à sa sortie en raison d’une suspicion de bienveillance de la critique spécialisée à l’égard de son réalisateur, Denis Villeneuve, notamment depuis Sicario, selon moi outrageusement (oui, je sais, je suis excessif) surestimé.

Et bien, malheureusement, mon verdict est sans appel : ma suspicion est très largement confirmée.

Premier contact est un film farci (clin d’œil bien potache mais ça défoule, à la langue farsi évoquée dans le film) de défauts. Le pire est la bêtise du scénario au moins aussi colossale que les dimensions gigantesques des vaisseaux qui abritent nos visiteurs extraterrestres, sorte de curieux grattes ciels volants monolithiques et ovoïdes.

Cette bêtise est pétrie d’un anthropocentrisme (voir plus loin) sculpté avec un sérieux ridiculement risible dans le marbre le plus pesant.  Mais voyez par vous-mêmes : Des aliens, sorte de calamars géants débarquent sur notre planète sans prévenir, sans raison apparente et sans rien demander. Ils sont là, muets comme des seiches, enfermés dans leurs suppositoires géants en suspension sur nos têtes. Et voilà les bons humains scientifiques lancés dans la quête éperdue de compréhension de cet exhibitionnisme certes silencieux mais quand même un tantinet ostentatoire. Non, mais des fois. Nos céphalopodes venus d’ailleurs, probablement commotionnés par le décalage horaire interplanétaire, comprennent alors que « nous essayer de communiquer avec eux ». Ils se mettent en guise de langage à cracher une encre noire comme il se doit lorsqu’on est un poulpe bien éduqué. Nos scientifiques émerveillés de tant de courtoise attention se mettent alors à étudier ces excrétions baveuses avec une avidité de Champollion face à la Pierre de Rosette. Nos pieuvres sidérales montrent en revanche bien peu de curiosité à notre égard en dépit d’une supériorité scientifique flagrante qui pourrait faire de l’apprentissage de la langue anglaise une partie de rigolade pleine de gesticulations tentaculaires trop drôles.  Mais voilà, nos heptapodes (allez, petit jeu car je sens une ambiance plombée : combien de tentacules ont nos ET ?) sont bien cosmiques mais pas comiques du tout. C’est d’autant plus ballot que ces projections encrées renferment une telle complexité qu’on se garde bien de nous la faire partager alors que vraiment, j’insiste, des cours d’anglais auraient été bien plus agréables pour tous.

Ce premier écueil est d’autant plus insurmontable que l’apprentissage de la langue poulpesque dure, et qu’à part ça, rien d’autre ne se passe. Alors, soit on se prépare un plat de calamars car, comme chacun sait, la vengeance se consomme chaude, soit on attend, en se persuadant qu’autant d’idiotie ne peut être que le masque trompeur dont s’est parée l’intelligence la plus perfide. Et bien je vous conseille l’option culinaire car le twist final qui se prépare est un pas de plus et de trop vers le n’importe quoi.

Voilà l’affaire : les calamars nous font un cadeau. Le nouveau problème est que, non seulement sa valeur en soi peut être infiniment discutée mais en plus, il ne vise à terme, qu’à servir leur propre intérêt.

Bref la moralité de ce fatras pourrait être, pour se poiler sans spoiler : rassurez-vous, le calamar est peut-être plus intelligent que vous mais il le montre très peu, reste sacrément égoïste et n’a aucune disposition pour l’anglais (et quand même, il est aussi très moche).

Enfin pour conclure, retrouvons un peu de sérieux après autant de rigolade. Ce film reproduit avec réalisme ce qui pourrait être le protocole expérimental de l’étude scientifique de la communication animale par l’homme, en tant animal supérieur. Denis Villeneuve oublie juste qu’il ne réalise pas un tel documentaire mais un film de science fiction où l’animal supérieur n’est plus censé être l’homme mais l’entité extraterrestre. Cette absence de décentration, typique de l’anthropocentrisme, est au cœur, à mes yeux du ratage complet de son film.

Qui pourra m’expliquer la bienveillance protectrice inconditionnelle de la presse spécialisée  à l’égard de certains réalisateurs ? Vive le cinéma !

Franz

Marcella succube vs Benoit Hamon pas incube

Après les délires de FOG contre Benoit Hamon, voilà ceux de de Marcella Iacub dont l’article « L’ennui avec Benoit Hamon » (Libé du WE du 01/04 ) me plonge dans une colère noire tant la bêtise des confusions, contradictions et autres approximations (pas de croûtons, c’est dommage, j’adore) est abyssale.

Selon elle, Benoit Hamon est seul responsable de son déclin sondagier à cause d’un trait de sa personnalité : être ennuyeux. Et voilà ce que ce trait représente selon notre pointilleuse analyste :

  • il engendre le silence indifférent des commentateurs.
  • il s’oppose au pouvoir de séduction, indispensable au succès politique. D’ailleurs « aucun leader démocratique ne peut être ennuyeux » car la politique est du côté de la vie alors que l’ennui, au contraire est une force mortifère « qui nous pousse vers la mort » et qui est « à laisser aux dictateurs ».
  • il est donc le signe d’un désir inconscient des supporters de Benoit Hamon d’en finir avec le Parti Socialiste. Ils ne peuvent en effet souhaiter l’élection d’un ennuyeux qui provoquerait des dommages irréparables en France, pays champion du taux de dépressifs.
  • Benoit Hamon lui même, saurait que son destin est ailleurs, du côté de  la « surveillance » et de la « punition » (« huissier, contrôleur de la RATP […] » lui propose-t-elle en tant que fine conseillère professionnelle improvisée, respectueuse des métiers). La preuve : au lieu de communiquer pour lui et sa cause, il accuse tout azimut les autres au nom de « forces obscures » qui les manipulent (alors qu’il en serait la première véritable victime).

Marcella Iacub décidément secouée d’âneries convulsives qu’aucune camisole ne semble pouvoir contenir entre alors en transe et clôt sa danse folle par une figure d’une rare témérité, que j’ai nommée, la « contradiction de la mort » (qui tue) : l’ennui est porté à un tel « degré suprême » par Benoit Hamon, qu’il provoquerait le renoncement ou l’endormissement des adversaires..

Et, finalement, telle la philosophale pierre, le possible succès politique.

Face à ce salmigondis qui ne mérite guère que le vomi qu’il provoque, je laisserai échapper quelques éructations :

  • il est proprement inconcevable qu’un article aussi peu rigoureux où rien n’est défini, argumenté, empiriquement attesté, soit l’oeuvre d’une Directrice de recherche scientifique à l’EHESS. Que répondre  à « aucun leader politique ne peut être ennuyeux », « ennui […] à laisser aux dictateurs » ? A part penser « c’est quoi cette connerie » en déroulant une liste : Trump, Holland, Hitler, Berlusconi, Sarkozy… avec d’absurdes croix à cocher sur les cases « ennuyeux » ou « pas ennuyeux » ? Je fatigue à l’idée d’établir l’inventaire complet de l’arbitraire jeté à tout-va : « l’ennui mortifère », la politique du côté de « la joie », de « la vie » ; les forces obscures dont Benoit Hamon est la cible mais qu’il dénoncerait etc.
  • dans le monde abstrait des médias, du spectacle (et -il paraît, donc- intellectuel) de Marcella Iacub, la chose la plus concrète qu’elle manipule, après le sexe, est constituée par les mots qu’elle articule où écrit. Dès lors, il lui faut du divertissement et de la séduction. En politique comme partout ailleurs. Or, elle découvre, désœuvrée, un homme politique pour qui, à ses yeux, ce n’est pas le cas. Bref, Benoit Hamon ne la fait pas bander et c’est insupportable (DSK, c’était quand même autre chose).
  • dans ce monde des élites dont elle fait partie, son petit ennui subjectif et nombriliste de privilégiée coupée de notre monde, est transformée en loi universelle qui s’abat sur nous, peuple misérable, comme la foudre sur l’arbre innocent.
  • faire le choix d’un tel article à charge contre Benoit Hamon à l’heure de candidats mis en examen et d’une extrême droite au zénith relève d’une très discutable conception de sa propre responsabilité politique et des priorités éditoriales (une telle malveillance gratuite semble augurer d’un discernement très défaillant)
  • dans sa confusion intellectuelle qui consiste à prendre ses sentiments pour des pensées, elle ne peut pas entendre que l’ennui qu’elle éprouve ne regarde qu’elle et peut s’expliquer autrement.
  • en effet, interprété sur le versant intellectuel (du bas latin inodiare, être odieux) et non plus affectif, l’ennui devient un embarras, un problème de fond : la politique c’est du sérieux d’abord et éventuellement de la séduction ensuite, rappelle Benoit Hamon, à contre-courant d’une société faite d’écrans en érection permanente qui se doivent d’éjaculer sans cesse des images orgasmiques.

Je conseille donc à Marcella Iacub de conserver son tropisme sexuel habituel et de ne pas nuire à ceux, ennuyeux ou non, qui peuvent se désoler de la trouver si bête alors qu’elle est si séduisante.

Mes propos seront fatalement eux aussi soumis au double diktat de l’ennui et de la séduction. Pour ma part, je les juge excessifs pour deux raisons. D’abord, j’apprécie régulièrement la chronique de Marcella Iacub ce qu’ils ne permettent guère de supposer.

Ensuite, c’est la première fois depuis presque vingt ans que je me sens représenté par un homme politique. Cet homme est Benoit Hamon qui selon moi porte un projet révolutionnaire où la grandeur de l’homme est d’être un animal politique. Par malheur, c’est cette conception qui n’aurait plus sa place dans la société de l’image qui s’ennuie de tant de sérieux.