J’okère ! | Joker, 2019

Somptueux, grandiose, radical. Tel est Joker.

Somptueux : la lumière, la composition des couleurs et des cadres, les décors, les images mangées de gris, de grandeurs ravagées, de tristesse, de misère et de corruption de Gotham, les costumes et maquillages du Joker pitoyablement magnifiques, le ballet incessant des plongées et contre-plongées… le spectacle étourdit par ses beautés et sa grâce ; la réalisation stupéfiante de maîtrise, coupe le souffle.

Grandiose : on assiste à une démonstration éclatante de la fabrication sociale de la folie meurtrière à travers la genèse du Joker, son archétype le plus implacablement pur. Tous les superlatifs déjà utilisés çà et là ont échoué : Joaquim Phoenix, au delà des mots, arpente le territoire des génies pour l’enchanter de ses danses et éclats de rires hors normes.

Radical : tous les curseurs sont en buttée, bloqués contre leurs valeurs extrêmes afin de procurer à la démonstration toute la puissance limpide de l’évidence. Le Joker est le produit mécanique d’une société à l’agonie comme l’est le fruit pourri d’un arbre malade. Ainsi, à chacune des étapes de son édification, son libre arbitre n’a jamais le loisir de s’exercer :  Il naît 1) sans l’avoir voulu (oui, comme nous tous, mais cette première évidence de notre communauté de destin, unique égalité existentielle originelle, est dramatiquement rangée dans une universelle amnésie) 2) sans désir, pour être adopté 3) sans amour, maltraité par sa mère adoptive 4) sans statut valorisé, relégué à un rôle obligé de clown professionnel 5) sans égard, agressé par des êtres sans conscience ni morale 6) sans reconnaissance, licencié injustement par un employeur inflexible 7) sans amitié, armé par un collègue irresponsable qui lui fournit le revolver de ses premiers crimes 8) sans respect, poussé au meurtre par une agression gratuite 9) sans bienveillance, moqué par l’animateur humoriste de télévision, son seul  maître à penser etc.

Cette radicalité peut être considérée comme une complaisance excessive. Je la vois au contraire comme l’intention de dénoncer les effets mécaniques des déterminismes lorsqu’ils sont extrêmes. Je discerne aussi, à travers elle, la remise en cause du dogme ultralibéral selon lequel chacun est responsable de sa condition (quel plaisir aussi de voir piétinée au passage la résilience, ce concept idiot élaboré par une élite éberluée par sa propre puissance). Joker n’est pas plus responsable de sa folie que le pauvre de sa misère, l’héritier de sa fortune, le découvreur de son génie. La violence donnée est le simple écho de la violence subie.

Si le moment dans le film où la folie du Joker devient le facteur déclencheur d’une révolte de masse n’est pas le plus convaincant, il reste plausible (souvenons-nous que l’immolation de Mohamed Bouazizi fut le déclencheur du printemps arabe) sans être le motif central du film.

En revanche quelle profonde réussite cinématographique que cette leçon politique aussi magistrale qu’inattendue. Quelle autre réussite que de faire du rire du Joker, ce hoquet irrépressible dont l’écho hante durablement l’esprit, le marqueur de la tragédie humaine. Quelle réussite enfin que cette inversion des valeurs où, grâce au détour fictionnel qu’autorise l’art le mieux utilisé, est rappelé l’arbitraire de l’ordre social pour faire du mal, un improbable super-héros au masque de clown.

Vive le cinéma !

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