Airbnb l’ouvre et le con court

Il est devenu presque banal de dénoncer le récent mariage contre nature entre le Louvre et Airbnb. A travers lui est visé l’alliance du commerce et de l’art à l’occasion d’un concours d’écriture offrant à un couple une nuit d’agrément dans le musée le plus visité au monde.

Cette dénonciation doit avoir pour précaution de taper aussi fort sur les deux partenaires et sans doute avec une violence accrue contre le Louvre qui a trouvé un intérêt à courir le risque de salir durablement son image dans la boue du mercantilisme libéral sauvage.

Cette dénonciation salutaire qui a enflammé quelques médias est nécessaire. Pourtant elle ne suffit pas car en s’arrêtant là, elle contribue malgré elle à la réussite d’un plan de communication qui consiste simplement à faire parler de soi. Il faut donc aller plus loin.

J’ai participé à ce concours et j’en retiens, au delà de cette dénonciation, l’hypothèse d’être face à une escroquerie.

Quelques observations simples m’ont suffit :

  • je n’ai reçu aucun accusé de réception à mon envoi fait directement en ligne  sur le site de Airbnb (je n’ai donc aucune preuve de ma participation) mais obtenu l’affichage d’un message automatique « vous serez informé si vous êtes présélectionné » (nulle part ailleurs y compris dans le règlement à télécharger n’est mentionnée une présélection)
  • aucun agent assermenté n’est garant de la conformité réglementaire
  • il n’y a pas de liste des membres du jury (il faut en faire la demande par mail -ce que je regrette de n’avoir fait-)
  • la non diffusion du texte gagnant
  • le profil très prévisible de la gagnante (sosie jeune, mignonne… de La Joconde et artiste peintre de surcroît !)
  • la très improbable possibilité technique d’examiner les 180 000 réponses annoncées comme ayant été reçues, équivalant à 480 romans de 200 pages*

* 180000 x 800 caractères (maximum autorisé) = 144 millions de caractères soit 480 romans de 300 000 caractères (1500 caractères/page). Le jury disposait d’à peu près 15 jours pour examiner les réponses : soit 360 heures (nuit et jour), c’est à dire 45 minutes pour chaque membre du jury par roman, écrit dans toutes les langues du monde (hi hi hi…) !!!

Seule une enquête approfondie permettrait de mettre à l’épreuve mon hypothèse d’une escroquerie et en cas de confirmation, d’en préciser l’ampleur. Certes, le péché est véniel et probablement fréquent : la tricherie consiste à bétonner un plan de communication en faisant le choix d’un gagnant selon la  conformité de son profil à ce plan et non en fonction de talents, ici d’écrivain, qu’un faux concours est censé honorer. L’étendue d’une fraude éventuelle permettrait toutefois de s’informer sur le degré de manipulation de l’opinion et de mépris à l’égard des participants : par exemple, selon que le gagnant est choisi parmi les participants au concours ou en dehors de ceux-ci, on se trouve face à deux niveaux sensiblement distincts d’escroquerie.

Dénonciation nécessaire donc mais pas suffisante en l’absence d’enquête. D’ailleurs un paradoxe doit être ici surmonté. La dénonciation a pour effet pervers d’invalider l’enquête : à quoi bon enquêter lorsque dénoncer est censé supprimer toute éventualité de participation à un concours discrédité par sa dénonciation même ?

L’enquête sur les faits doit donc être le premier moment d’une démarche d’investigation. Évidence journalistique, n’est-ce pas ? Et pourtant…

Dénonciation nécessaire donc ? Oui, mais il faut enquêter avant. Et dénoncer ensuite ? Non, décrypter d’abord.

Airbnb et Le Louvre viennent de mettre en oeuvre un plan de communication implacable. Sur les trois temps qu’il comporte (avant, pendant, après), son efficacité repose sur « l’avant » d’une communication immédiate d’image. Un argumentaire assorti d’une très riche iconographie de photos et vidéos inonde les médias qui pour la grande majorité, s’en font les relais disciplinés. Le prix à payer de la révélation forcément postérieure d’une escroquerie éventuelle est intégré dans le plan.

En effet, dès cet instant, le plan est gagné car l’effet d’image recherché est atteint.

Dénoncer dans le contre-temps du « pendant » ou de « l’après » est tardif et voué à l’échec. L’enquête même est compromise car le différé accroît sa difficulté et amoindrit sa réception. Le décryptage toujours possible voit sa force diminuée par l’absence des arguments irremplaçables fournis par les faits exhumés après enquête.

Voilà rétablie la chronologie des étapes de l’information : enquêter, décrypter, dénoncer.

Dans nos sociétés de la communication instantanée tout azimut, des réseaux sociaux hypertrophiés, du complotisme généralisé, des fake news permanentes, il faudrait communiquer un refus de communiquer ou des réserves à le faire lorsque informer n’est plus possible.

En matière d’image, rien n’est anodin. Tout fait sens. Fût-elle celle d’un lit, l’image ne doit pas nous endormir. « Ceci n’est pas une pipe » nous dirait Magritte.

Franz | https://latlas.paris