Rambo : les mauvaises raisons de l’aimer | Rambo, last blood, 2019

J’aime ce film pour… de mauvaises raisons.

Il n’est pas très bon ni sur la forme : scénario prévisible, effets appuyés, réalisation convenue, personnages stéréotypés…
Ni sur le fond : il est une illustration parfaite de cette catégorie de films dits de « justicier » (l’archétype donné par la série initiée dans les années 70 par Charles Bronson aura une abondante descendance) où règne la loi du talion.

Si tu tues, un vengeur se chargera de te tuer (et c’est bien fait pour toi). La justice se confond avec la vengeance, le justicier (la victime elle-même souvent) avec le juge et l’assassinat (punition fréquente) avec le verdict d’un tribunal. Le film de justicier renoue avec la tradition morale très libérale du western elle-même directement ancrée dans l’état de nature où le plus fort fait la loi. Bref, la figure du justicier sert de masque à la sauvagerie animale. Si le spectateur est sain d’esprit (laissons ouvert ce débat), il est capable évidemment de discernement, n’est pas dupe et ne tue pas à tort et à travers dès sa sortie de la salle. Ajoutons que dans le film de « justicier », les excès de la forme qui en sont les défauts, se transforment en qualités sur le fond pour mieux en digérer la dérive totalitaire. Par exemple, si dans Rambo, la victime est jeune, jolie, vierge, pure et intelligente avant de finir flétrie, amochée, violée, droguée, hébétée et morte aussi bien sûr, c’est pour justifier la sauvagerie des meurtres commis par le justicier, jusque là parfait humaniste engagé et exemplaire, sur des criminels n’ayant d’humain que la bestialité.

Mais zut alors : quelles sont donc ces mauvaises raisons qui me font aimer ce film malgré tout ? Il y en a deux.

Première mauvaise raison : comme tout film de « justicier » (et sans doute aussi, tout film de super-héros), c’est un film exutoire. Grâce à lui, j’expulse du fond de mon être cette boule douloureuse sur laquelle le marteau des injustices frappe ses coups quotidiens.
Au premier rang de ces injustices se tient une élite politique et économique corrompue, souvent mise en examen mais presque jamais en prison. Alors, une colère monte puis déferle, attisée par la nécessité de survivre parfois difficilement pour s’écraser contre l’écran infranchissable de l’impunité et l’immunité des puissants, du pouvoir absolu de l’argent et des discours aussi démagogiques qu’inefficients. Mais la colère est là désormais, malgré nous. Elle est en nous. Nous habite, nous possède. Elle s’installe avec nous sur notre siège de spectateur. Et, là que voit-elle ? A nouveau le spectacle de l’injustice. Ici, les cartels de la prostitution et de la drogue où le crime est un acte banal du quotidien. La colère, prête à tous les amalgames, tient son échappatoire. Elle peut se défouler. Mettre des poings dans la gueule. Donner des coups de couteau. Décapiter. Sentir le sang couler dans sa gueule de bête fauve. Échanger son impuissance contre les armes de la fiction. Alors, le temps d’un film, elle se donne les traits de Rambo et elle tue à la chaîne avec le même génie dans la cruauté qu’un virtuose dans son art.

Seconde mauvaise raison : Sylvester Stallone. Il prête au justicier son visage mythologique, vieux d’une éternelle jeunesse et sa carcasse de bête légendaire mue par mille vies. Le voir c’est contempler une montagne sculptée dans la chair du cinéma, un monument sacré sillonné par des héros entrés dans l’Histoire, un homme traumatisé qui fait avec sa colère une épopée sanguinaire vibrante d’humanité. (dernière mauvaise raison : le dédain critique de la presse par ailleurs scandaleusement prosternée devant Ad astra, détestable lui, pour de très bonnes raisons).

Vive Rambo, vive le cinéma !

Sans nuance de Gray | Ad astra, James Gray, 2019

Sans nuance de Gray…
« Tout ça pour ça » : voilà la pensée lancinante qui vrille mon cerveau après 2 heures de face-à-face hébété avec Ad astra.

« Tout ça… » car au prix de moyens colossaux, le spectacle est (plutôt) beau mais sans éblouir et… c’est tout.

« …pour ça » car, sauf la scène d’ouverture marquante par son originalité, le reste est médiocre, déjà vu souvent en bien mieux alors que la fin s’écrase contre un mur de vacuités où l’on pourrait lire : « c’est dur d’être papa… « , « il faut tuer le père… » ou « on est seul face à la mort alors l’amour, c’est chouette ». A côté de cette intrigue existentielle affligeante se déploie un motif scientifique aussi impénétrable qu’invraisemblable au gré d’une poignée de scènes d’action trop souvent laborieuses, gratuites ou maladroites pour tromper l’ennui (le ridicule est atteint lorsque Brad Pitt se propulse à travers des astéroïdes armé d’une tôle en guise de bouclier). Bref, la coquille est vide et le divorce entre la forme et le fond, complet. A quoi bon cette débauche de moyens et d’effets spéciaux quand un simple divan de psychanalyste (même usé) aurait fait l’affaire ? La science-fiction est un cadre utilisé ici comme prétexte à un message inaudible.

Brad Pitt congelé dans un soliloque en voix off peine à exister derrière un masque de souffrance permanente tandis que les rares dialogues jettent sur les autres personnages un voile fantomatique. Dans cette désincarnation généralisée, il est bien difficile de s’attacher à quoi que ce soit d’autant plus que d’autres thèmes ambitieux sont à peine effleurés en quelques fugaces images : le commerce lunaire, le banditisme martien, la privatisation du transport spatial illustrent l’universalisation de problématiques contemporaines.

Confronté à la confusion entre l’apesanteur est la pesanteur, Brad Pitt succombe à une sinistrose si lourde qu’elle en devient contagieuse. Une scène récurrente où il réussit immanquablement un examen psychologique devient risible tant son désordre psychologique saute justement aux yeux. Le spectateur le mieux intentionné est partagé entre ankylose morbide et rire sardonique.

Tommy Lee Jones quant à lui est littéralement momifié dans un rôle pathétique presque muet.

La seule justification de ce fatras serait de ressentir les flammes de l’émotion. Or, une pluie assommante de glaçons installe un climat de pôle nord. Il faut beaucoup de complaisance bienveillante pour s’émouvoir d’une quête entre des êtres aussi favorisés : père et fils grands astronautes dont le premier est un héros national. Certes, ils ont droit au malheur (son universalité est le thème que le film échoue justement à traiter) mais l’effort compassionnel est d’autant plus difficile à fournir qu’on ne sait pas grand chose d’eux, qu’eux-mêmes ne se connaissent guère et sont sans contact depuis 16 ans.

On ne devrait pourtant pas s’étonner de cette déconfiture car James Gray en donne lui-même dans une interview à Libération (du 13/09) quelques clefs : il reconnaît avec une sincérité teintée d’une apparente fébrilité psychologique qu’il « n’est pas assez bon », son incapacité à exprimer de la vie sa « part drôle et joyeuse » et son inconfort d’avoir à concilier une haute ambition intellectuelle avec l’impératif de spectacle et de divertissement du cinéma actuel.

Heureusement, sur la planète de James Gray habite aussi la presse française. Transie d’extase mystique devant le label « intellectuel », elle l’encourage à continuer sa psychanalyse à travers ses films (« The lost city of Z » toujours sur cette même thématique du lien filial était déjà un « Indiana Jones sous prozac »).

Vive le cinéma !